Douala : les squatters de l’aéroport vont partir
Ils ont construit des maisons,
cultivent des champs, jouent au football à quelques encablures de la
piste d’attérissage. Depuis des années. Des déguerpissements sont
maintenant annoncés. Non glacé». Pareil nom donné à une agglomération
peut faire sourire en temps normal. Mais il n’y a rien d’amusant à
rechercher en vain cette cité, perdue dans le vaste domaine
aéroportuaire de la ville de Douala. Sous un soleil brûlant en plus !
Voilà un groupe de petits garçons qui traversent, mine de rien, la
piste même de l’aéroport. Seigneur ! Pourvu qu’un avion ne débouche pas
à l’horizon.
Ils ont certes regardé à gauche puis
à droite avant de passer, mais la leçon apprise à l’école primaire
parle de la route et non d’un tarmac. « Nous habitons là-bas derrière,
à Non glacé », explique l’un d’eux en tendant la main dans la direction
des champs mal entretenus où des bananiers plantains menacent d’être
envahis par des hautes herbes. Des terres cultivées en plein aéroport
par les riverains.
Une fois la piste traversée, il y a un
buisson à braver, avant de longer une route en terre qui, à vue d’œil,
est régulièrement pratiquée par des voitures. Prudence ! « Voilà le
fret, il ne faut pas aller de ce côté. Des policiers arrêtent les gens
et les gardent en cellule jusqu’à ce qu’ils paient 10.000 F.Cfa. Quand
nous nous promenons ici, nous n’allons plus au fret. Nous visitons
plutôt la base aérienne où il est possible de voir les avions de près
», prévient un garçon qui conseille de serpenter une piste afin de
gagner le quartier. En file indienne, nous nous s’enfonçons dans des
champs où, de temps en temps, nous tombons sur des gens qui
travaillent. On cultive beaucoup de manioc par ici.
« Grand frère, faites attention aux
fumeurs de chanvre. Ils nous ont suivis tous à l’heure. Heureusement
que nous avons pu nous enfuir à temps. Si ces gars vous attrapent, ils
vous prennent tout, surtout de l’argent. Si vous n’en avez pas, ils
peuvent même vous blesser ». Le petit n’a pas fini de parler que tout à
coup il se met à chuchoter : «Voilà des fumeurs de chanvre. Cachez
votre appareil photo». Ce sont en fait trois hommes assis sous une
espèce de tente montée par quatre piquets soutenant une couverture en
plastique. Deux d’entre eux sont torse nu. «Certains parmi ces gars
vivent au quartier avec nous, d’autres viennent d’ailleurs», lance un
des gamins.
Le sentier passe près d’un terrain de
football où jouent des enfants. « Il y a plein de stades ici. C’est
pourquoi les championnats de vacances sont nombreux », affirme un de
nos guides. Un amas d’ordures ménagères côtoie l’aire de jeu. Quelques
mètres plus loin, une ouverture dans la clôture permet de sortir enfin
du domaine aéroportuaire. Nous voilà à «Non glacé» qui constitue l’un
des nombreux secteurs du quartier Newtown aéroport. La clôture et les
premières habitations sont séparées par une large servitude.
L’alignement de poteaux électriques indique bien la limite à ne pas
franchir. Pourtant, certaines maisons débordent cette frontière. Elles
sont pour la plupart construites en matériaux provisoires. Voilà
néanmoins une maison en dur, clôturée, avec un joli portail.
Marécage
La
barrière de l’aéroport fait environ deux mètres de hauteur là où elle
est encore entière. En effet, elle présente ça et là des ouvertures
tantôt partielles tantôt totales. «Nous ne sommes pas responsables de
ces dégâts», jure un riverain selon qui la clôture a subi l’usure du
temps. Difficile en tout cas de croire que l’action de l’homme n’y soit
pour rien. Voilà un enfant qui, perché sur cette palissade, observe les
fruits d’un bananier. Certains pans du mur servent à sécher des
vêtements. A certains endroits, la base a été trouée pour permettre
l’évacuation des eaux usées qui stagnent juste de l’autre côté du mûr.
Tant mieux si les yeux peuvent être épargnés de cette horreur.
Ailleurs, du bois de chauffe à vendre est parqué contre la même clôture
qui s’arrête au secteur du quartier appelé «Terminus» ou «Parc à bois».
Du coup, des habitations ont poussé dans le domaine aéroportuaire qui
s’étend pourtant encore jusqu'au lieu dit «Entrée billes» en passant
par le bloc 11. Toutes ces maisons seront détruites dans le cadre d’un
projet visant la réfection et l’extension de la barrière de l’aéroport
(voir cliché ci-contre). Des compensations pécuniaires sont prévues
pour les personnes qui avaient mis en valeur des terrains aussi bien
par des constructions que par des champs.
Au lieu dit «Terminus» à
Newtown aéroport, les dix domiciles recensés sont tous construits en
planches. L’espace qu’ils occupent n’est en rien viabilisé. Les
habitants s’alimentent en courant électrique auprès des voisins
installés en face, hors du mur. De très fins câbles électriques
s’entremêlent, portés par des piquets. C’est la brousse au-delà de ces
maisons. L’une d’elles est cependant assez retirée : celle de Victorine
Mayong, 48 ans, la doyenne, arrivée là depuis 2002. Un sentier couvert
d’herbes mène à sa concession située en plein marécage, boueux malgré
la saison sèche. Une latte sert de pont pour franchir la rivière qui
coule à l’entrée. Des insectes volent dans tous les sens et ne manquent
pas de piquer. Le gazouillis des oiseaux dans les arbres et le bruit
des feuilles au passage du vent achèvent de donner à cet endroit un air
de campagne.
La maison de Victorine, trois chambres
et un salon, est entièrement construite en planches. Dans aucune pièce
le sol n’est cimenté. La femme avait presque terminé le chantier de
deux studios quand est tombée la décision de la déguerpir. Aux
alentours, elle entretient un jardin et une porcherie. «Je vis grâce à
ce terrain qui avoisine un hectare et demi. Je cultive le macabo, le
maïs, le taro. J’ai aussi planté des palmiers à huile. Je consomme une
partie de la récolte et je vends l’autre», déclare cette femme qui n’a
pas oublié ses débuts difficiles. «J’ai commencé à faire les champs ici
en 1991. A l’époque, je vivais à New-Bell. J’ai travaillé dur car il
n’y avait que des herbes et des arbres que j’ai coupés à la machette.
De temps en temps, mes trois enfants venaient m’aider. En 2002, ma
maison que j’avais construite a été démolie. Je n’avais d’autre choix
que de venir m’installer dans cette brousse car mon homme m’avait
abandonnée. A l’époque quand je suis arrivée ici, les gens pensaient
que je suis folle. J’étais venue sans mes enfants que j’avais confiés à
une connaissance. Je me suis installée sans rien payer et sans
autorisation puisqu’il n’y avait personne avant moi».
Victorine a reçu 2.416.275 F.cfa en
guise de compensation à son déguerpissement imminent. Aussi, elle avoue
avoir perçu par le passé 570.000 F.cfa d’une dame qui souhaitait
s’installer. «A elle et à son frère j’ai cédé 840 m². Je ne considère
pas avoir vendu ce terrain. Ils ont juste payé pour le travail que
j’avais abattu pour valoriser ce terrain», se défend-elle. Toujours
est-il que plus tard, les autres arrivants soutiennent avoir payé pour
le moindre terrain qu’ils ont occupé. «Je suis arrivé ici en 2008. Pour
100 m², j’ai versé 200.000 F.cfa à une maman qui m’a dit qu’elle aussi
avait acheté le terrain», déclare Amidou Mimche Njiwou, un habitant
dont le domicile sera démoli.
La terre appartient aux premiers occupants
Autre
lieu, autre situation. Le bloc 6 de Newtown aéroport I. Ici se trouve
les installations même de l’aéroport international de Douala.
L’esplanade est envahie par des jeunes qui jouent au football. Les
espaces où le gazon est bien tondu sont de belles pelouses. Le soir
venu, le site est davantage peuplé de personnes venues «prendre de
l’air» ou «se balader» comme disent certains riverains. Le long de la
route qui mène au service du fret, certains bâtiments, en chantier pour
la plupart, sont chacun marqués d’une croix qui date du 29 décembre
2009. Pourtant des ouvriers continuent de travailler. «Ces croix ont
été apposées par la mairie de Douala 2ème. Aucune raison officielle n’a
été avancée», déclare le chef de bloc 6, Diko Koulagna. Il reconnaît
cependant que plusieurs fois dans le passé des autorités sont
descendues et ont annoncé des déguerpissements qui n’ont jamais eu
lieu. «Plusieurs préfets sont arrivés ici, notamment M. Abate Abate,
poursuit-il. Chaque fois, c’était des menaces verbales. En 2004, on a
parlé de délocaliser les populations qui seraient installées sur un
site approprié avec des écoles. Il y a même eu des études de
faisabilité. Ensuite, on a parlé de construire une clôture. Une autre
année, il y a eu le crash d’un avion non loin d’ici. Les riverains ont
même été recensés. Rien n’a suivi. Aujourd’hui on reparle de clôture,
mais sans aucune notification officielle. En plus, personne ne nous a
jamais parlé d’indemnisation. On spécule depuis plus de 15 ans. Si on
ne veut plus des populations ici, il faut mettre fin à la vente des
terrains. Les autochtones de Bonaloka en vendent chaque jour. On ne va
pas empêcher aux gens de construire après».
Quelques riverains se disent conscients
qu’un jour leurs maisons peuvent être détruites. «C’est quand même
inadmissible qu’il y ait des maisons devant l’entrée présidentielle de
l’aéroport», déplore un jeune homme qui évoque un déguerpissement en
février 2010. «Personne ne dispose d’un titre foncier, sauf peut-être
quelques hommes d’affaires qui ont construit des hôtels», déclare Régin
Abéga, 40 ans, fils aîné du défunt chef de Newtown aéroport III, Jean
Marie Nama. «Une bonne partie du quartier se trouve sur le reste du
terrain de l’aéroport, assure-t-il. Il s’agissait d’un vaste marais qui
avait été abandonné après la construction de la clôture. Personne n’a
acheté du terrain ici. Des gens sont arrivés, ont défriché des espaces
où ils se sont établis ou les ont cédés à des tiers contre quelques
dizaines de mille de F.cfa. Nous sommes aujourd’hui installés sur près
de 450 m² que ma mère avait repris au premier occupant à 40.000 F.cfa
en 1984». Marécage au départ, le quartier Newtown aéroport a été par la
suite viabilisé. Des servitudes créées. Des poteaux électriques sont
presque partout. Et depuis le mètre carré y est vendu à prix d’or.
En aparté : L’espoir de récupérer l’argent de la tontine
Amidou Mimche Njiwou. Habitant de la zone aéroportuaire et inquiet de mes lendemains.
Je vis depuis un an dans le domaine de
l’aéroport où j’ai construit une maison en planches de deux chambres et
un salon. Il s’agit d’un investissement d’environ 1.200.000 de F.cfa.
Tout commence en janvier 2009. Je suis taximan. J’avais fait part à un
collègue de mon ambition d’acheter un terrain pour y construire enfin
ma maison car, j’allais bientôt gagner une tontine d’un million de
F.cfa. J’ai 41 ans et depuis 26 ans que je suis à Douala, je vis encore
en location. Or, je suis déjà marié et père d’un enfant. Alors mon
confrère m’avait rassuré qu’il connaissait un endroit où je pouvais
acheter du terrain. Le lendemain lundi, il m’amena sur place. La maman
que nous cherchions était absente. Une autre femme a proposé de nous
vendre la moitié de ses 200 m². Elle a taxé à 250.000 F.cfa.
Finalement, nous sommes tombés d’accord à 200.000 F.cfa. Trois jours
plus tard, j’ai versé la somme d’argent et nous avons signé une
reconnaissance de vente de terrain. Il y avais trois témoins qui ont
aussi visé : les deux frères de la dame et mon frère. Ensuite je devais
me faire établir une autorisation de construire auprès du chef du
quartier, M. Ndongo, le fils qui venait de succéder à son défunt père,
Jean Marie Nama. J’avais remis 35.000 F.cfa au chef. Les personnes qui
m’avaient précédé sur le site m’avaient dit qu’elles avaient fait
pareil. Finalement, je n’ai jamais obtenu l’autorisation de construire
car M. Ndongo voulait m’exiger plus d’argent.
J’ai lancé les travaux de ma maison
sans me douter que j’avais acheté du terrain dans le domaine de
l’aéroport. La femme qui m’avait vendu cette terre m’avait expliqué que
la frontière était là où s’arrêtait la clôture. J’avoue que je l’avais
crue sans me renseigner, même pas auprès des voisins. Mais un jour, un
des voisins, déjà installé, m’annonce que des autorités sont arrivées
et ont demandé à savoir qui avait donné l’autorisation de construire.
Il me rassure néanmoins que la dame chez qui j’avais acheté le terrain
a même reçu 2.000 F.cfa. Il n’y avait donc pas de souci à se faire.
Quatre mois après la fin des travaux de ma maison où je vis déjà, la
nouvelle du déguerpissement tombe. J’étais au village. A mon retour,
mon épouse me rend compte de la situation. Les maisons dont la mienne
avaient même été photographiées. Et je devais me rendre à la délégation
régionale des Domaines et des Affaires du Littoral pour y joindre une
demie carte photo de moi.
Un soir de la nouvelle année 2010, l’information a circulé selon
laquelle il y avait de l’argent à distribuer aux habitants recensés.
Mais une fois à la préfecture le lendemain, tout le monde a été renvoyé
au 12 janvier. Ce jour-là seuls les propriétaires des champs ont perçu
leur argent. Les personnes possédant des maisons comme moi ont été
renvoyées à plus tard. Les agents venus de Yaoundé pour l’opération ont
promis qu’ils reviendront et nous serons appelés. Personne n’a idée du
montant à percevoir. Et j’ai peur que notre cause soit finalement
abandonnée. Je suis encore à réfléchir ce que je vais faire.